« Luciole »: une nouvelle de Valérie Villemin

lighthouse-2611199_640

(Temps de lecture: 7 mn)

Dehors, l’atmosphère semblait électrique et le soleil brûlant enflammait le ciel.

Dans la tour ronde, un œil tout juste ouvert sur l’aiguille de l’horloge qui affichait déjà presque 20 heures, l’esprit encore embrumé, Philibert, l’un des gardiens du phare, émergeait enfin. Il lui fallait se dégourdir les jambes et manger un peu avant de prendre le premier quart.

La chaleur étouffante de cette fin d’été et les bruits environnants avaient retardé son endormissement. Il était encore très somnolent.

Son collègue Mathurin, quant à lui, n’avait pas chômé cet après-midi-là. Nettoyage des vitres de la lanterne et réception de la livraison d’huile pour les six mois à venir.

Philibert, entre deux songes, avait soudain été réveillé par le bruit des sabots des chevaux qui frappaient le chemin en gravier.

Quand il avait pris ses fonctions ici, six ans plus tôt, cette route n’existait pas. Les livreurs devaient faire des allers et retours sur des centaines de mètres, les fûts à bout de bras.

Puis le ministère des Travaux Publics s’était résolu à construire une voie. Il était maintenant possible d’acheminer directement provisions et matériel.

Philibert aimait accueillir les livreurs d’huile. Il écoutait les gars parler des heures du colza. L’image des champs fleuris, leur belle couleur dorée, la récolte, la pierre qui écrase les grains. Il ne les avaient pas oubliés.

Né le 5ème garçon d’une fratrie de six, au cœur de la Normandie, Philibert avait, au grand dam de sa famille, choisi une autre voie que celle de son grand-père, de son père et de ses frères, paysans de génération en génération.

Attiré par l’océan qui n’était éloigné de la ferme que d’une dizaine de lieues, il s’échappait parfois, passait des heures à admirer et à envier le travail des marins.

Il était entré comme une évidence dans la Marine. Vingt ans à naviguer pour de lointaines destinations, à découvrir le monde, ses habitants et ses coutumes, les femmes. À s’user la peau au soleil et aux embruns, les mains à tirer sur les cordages, le dos à porter de lourdes charges.

À 35 ans, lors d’une escale à Brest, il avait rencontré la jolie Louise. Pour elle, il avait renié en quelque sorte la mer pour demander les phares.

Il savait lire. Il était un bon élément. La mutation ne s’était pas fait longtemps attendre. Un poste situé à terre s’était libéré et il l’avait très vite obtenu. Habituellement, l’administration envoyait toujours les « nouveaux » sur les enfers, des phares isolés en mer. Il s’était senti chanceux.

Aujourd’hui, c’était Mathurin qui avait ouvert vers 17 heures la grande porte en fer puis celle du magasin, toujours soigneusement verrouillées pour des raisons de sécurité. Le stockage des fûts terminé, les livreurs partis, il n’avait pas chômé ensuite. Le transvasement était un moment assez délicat qui nécessitait habileté et précision. Le liquide jaunâtre, visqueux, poisseux était extrêmement inflammable. Une étincelle et…

Pendant tout ce temps, les chevaux s’étaient impatientés sous le soleil de plomb. Les gars semblaient eux aussi excités comme des mouches. Un vrai remue-ménage entre les claquements des sabots, les hennissements et les cris des hommes.

Pour finir, le remplissage des énormes caisses en zinc, et le bruit du flot continu, avait duré près d’une heure.

Philibert, qui faisait la sieste dans la chambre au premier étage, n’avait pas eu la force de les rejoindre. Il devait se reposer. Il serait de premier quart ce soir et, avec cette chaleur, le temps risquait de tourner à l’orage dans la nuit.

Il avait ensuite tardé à se rendormir. Mais très vite la sonnerie tonitruante de son réveil était venue le rappeler à l’ordre.

Maintenant, quatre cents kilos de combustible se trouvaient stockés dans le magasin, en sous-sol. Six mois de réserve. Du carburant pour presque deux cents jours. Enfin deux cents nuits. Une huile qui se consume jusqu’au petit matin.

Le phare fonctionnait encore avec ce type de lampe, mais plus pour longtemps. Les deux gardiens savaient qu’il serait bientôt équipé de lampes à pétrole, bien plus puissantes.*

Philibert appréciait tout particulièrement l’instant où, dans la lanterne, il allumait les rangs de mèches huilés de la lampe. Rapidement, la pièce dégageait une atmosphère chaude et scintillante. La lentille de cristal transparente, irisée de mille reflets dorés filtrait cette belle lumière et irradiait en direction du large. Elle avait des airs de luciole.

 La lueur jaune et le crépitement des flammes lui rappelaient les immenses feux de joie allumés pour la Saint-Jean dans son village natal.

Les fermes avoisinantes illuminées toute la nuit. Les amis et les frères avec lesquels on s’invente des histoires. Le premier amour et les premières caresses. Puis le dernier feu avant de prendre la mer, l’été de ses 15 ans…

Mais il était presque 20 heures 30. Fini de rêvasser. Il enfila ses godillots et sa veste de toile bleue puis monta jusqu’à la cuisine où l’attendait son collègue.

Dans la pièce, ça sentait bon l’omelette. Une belle miche de pain trônait sur la table déjà mise et une bouteille de vin venait d’être débouchée.

La température avait largement fraîchi et un petit courant d’air fit frissonner Philibert.

Tout en avalant une tranche du gros morceau de lard fumé que les livreurs avaient apporté de leur ferme, il questionna Mathurin. Son compère, les yeux fatigués, vida le contenu de la poêle dans les assiettes et lui raconta sa fin d’après-midi.

À la première bouchée, un bref instant, Philibert se remémora le dernier dîner préparé par sa mère à la veille de ses quinze ans, à la veille de son départ. Elle avait voulu lui faire plaisir avec son omelette aux girolles ! Elle n’avait pas son pareil pour battre les œufs et les faire mousser de façon aérienne. Le cœur serré, elle l’avait regardé finir son assiette. Tandis que les autres avaient tout avalé sans broncher…

Il se demanda ce qui étrangement le rendait aussi nostalgique en cette belle journée d’été…

Ce soir, après le repas, pas le temps de jouer aux cartes. Le jour perdait peu à peu en intensité. Il ferait nuit dans une demi-heure.

Il restait juste le temps à Philibert de monter prendre ses quartiers dans la lanterne.

En passant le seuil de la cuisine, il lui sembla entendre du bruit tout en bas.

Des voix. Sûrement encore des garnements qui tentaient d’entrer dans le phare. Leurs voix résonnaient si fort qu’elles semblaient provenir de l’intérieur de la tour.

Impossible.

Il marqua un temps d’arrêt et se tourna vers son collègue qui put lire la stupeur sur son visage.

« Je crois qu’il y a quelqu’un en bas » dit Philibert.

Tous deux se penchèrent au-dessus de la rambarde et entendirent effectivement des sons.

Un doute s’installa chez Mathurin. Il tenta en vain de se souvenir des minutes qui avaient suivi le départ des livreurs. À ce moment-là, il n’avait eu hâte que de se mettre au frais.

À pas de loups et à tâtons, ils descendirent les marches abruptes de l’escalier en colimaçon qui, étrangement, se retrouvait plongé dans la pénombre. La torche du premier étage s’était sans doute éteinte.

Quelques dizaines de marches les séparaient encore de la porte d’entrée quand ils entendirent à nouveau des voix.

Ni l’un ni l’autre n’auraient pu imaginer pareille situation. Le bâtiment était toujours bien verrouillé, d’autant qu’il attirait facilement les curieux. Le plus souvent des jeunes qui s’amusaient à lancer des pierres contre la tour.

Philibert n’oublierait jamais. Il avait onze ans. Son père, furieux, lui courait après pour lui tirer les oreilles. Le curé venait de lui apprendre qu’avec d’autres camarades, ils avaient cassé un des carreaux de l’église. Il avait dû ensuite travailler dur dans les champs pour rembourser…

Et maintenant, c’était lui qui, trente ans plus tard, faisait la chasse aux petits vauriens !

Mais ces voix, d’où provenaient-elles ? Les mesures de sécurité étaient strictes et bien respectées par l’un et l’autre des gardiens. Il aurait fallu avoir sacrément perdu la tête pour avoir laissé ouvert.

Et si, aujourd’hui… Mathurin… avec cette chaleur… par inadvertance ?

Soudain, une faible clarté illumina à nouveau les marches en pierre et leurs godillots. Pourtant aucune lampe ni aucune fenêtre ne se situaient à ce niveau.

Plus de doute ! Quelqu’un était bel et bien entré dans la bâtisse. Des malfaiteurs ?

Mathurin, dans sa précipitation, avait donc négligé les consignes !

Le magasin était entrouvert. À l’intérieur, deux ombres noires se dessinaient sur les murs. On furetait entre les cuves à huile.

Les deux hommes, qui se tenaient prêts à intervenir, entendirent distinctement deux voix fluettes appeler « feu-follet, feu-follet ».

Un frisson parcourut le long de l’échine de Philibert.

Il se souvint des récits faits par Fanch, un vieux marin originaire des Monts d’Arrée. Sur ses terres, disait-il, on pouvait apercevoir des feux-follets qui virevoltaient sur les tourbières la nuit venue, indiquant la présence d’âmes damnées venues hanter les vivants…

Des ombres. De la lumière…

Chacun pensa. Chacun compris. Trop tard !

Alors que les deux hommes se mirent à hurler d’éteindre la torche, un enfant, frimousse blonde imprudente, poussa la porte, créant un appel d’air avec celle d’en bas restée probablement grande ouverte depuis des heures.

Ils eurent juste le temps d’entendre un ronronnement dehors et d’apercevoir, à quelques pas, deux petits yeux jaunes luisants dans le noir. C’était Feu-follet !

Puis une terrible déflagration eut lieu dans le magasin qui les projeta violemment contre les parois en pierre, leur faisant perdre connaissance.

Au même moment, dans leur maison, Louise attendait le retour de Philibert avec impatience. Alitée après le départ du médecin.

Et si Louise se sentait si particulièrement fatiguée, c’était, après 8 années de tentatives vaines, enfin pour la bonne cause. Elle avait hâte de lui annoncer l’événement à venir…

Quelques heures plus tôt, tout en haut, dans la lanterne, sur le grand livre de bord, Mathurin avait écrit à la plume: 25 août 1874 – 17h – réception de la livraison d’huile de colza – respect des règles de sécurité.

Et les flammes doucement rongeaient  le phare…

 

*Entre 1868 et 1875, le service des Phares et Balises remplace l’huile par le pétrole.


Valérie Villemin est un des membres du comité de lecture de l’association Chemin Faisant (notamment pour  la revue Le cri du menhir n°17 spécial Bretagne fantastique). Elle est également responsable des ateliers d’écriture du Festival du Goéland masqué à Penmarc’h. Valérie y était en juin 2019 (voir photo) pour signer notamment À la lumière des phares, recueil de nouvelles édité par Chemin Faisant et dont « Luciole » est extraite.

Publicité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :