« Betty »: une nouvelle de James Wouaal

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(Temps de lecture: 6mn)

Betty arriva en taxi devant les studios d’Universal Pictures avec près d’une demi-heure de retard. Elle sortait de chez les concurrents de la Warner Bros où elle venait de finir le tournage d’une courte scène. Une réplique en contrechamp face à Juliette Binoche, une jeune actrice française très en vue depuis quelque temps.
Elle provoqua une certaine sensation tout le long du trajet qui devait l’amener à son plateau. On se poussait du coude à son approche. Tout le monde la saluait en s’écartant bien vite de son passage. Elle était connue dans tous les studios d’Hollywood et les parcourait sans jamais sembler voir personne.

Ce matin, elle devrait caresser la joue d’un Johnny Depp aux mains d’argent, dans un décor surréaliste et sous la direction de Tim Burton. Elle adorait Johnny, il était un des seuls à la regarder comme si elle n’avait rien d’extraordinaire. C’était son seul véritable ami dans cet étrange milieu du cinéma.
Ils durent faire huit prises tellement l’acteur s’obstinait à faire le clown, il ne consentit à jouer sérieusement qu’après lui avoir arraché un semblant de sourire.

Il l’attendait à la sortie de sa loge et comme chaque fois qu’il la croisait, il l’invita à dîner et comme à chaque fois, elle refusa. Il sembla très peiné et lui caressa longuement l’épaule, mais il n’insista pas.
Elle tourna encore une pub cet après-midi-là, puis elle rentra dans son beau duplex où elle prit un bain dans lequel elle s’endormit un moment.

Plus tard elle se servit un whisky, écouta ses messages et rappela Max son agent.
— Betty chérie ! Comment vas-tu ma perle ? Tu ne vas pas me croire ! Je viens juste de quitter Roman et il…
— Polanski ?
— Oui ! Il en existe un autre ? Écoute, il te veut dans son truc en Hongrie ! Une histoire d’espionnage ! Avec Tom Cruise et Uma Thurman ! C’est tiré d’un bouquin de John Le Carré ! Tu es assise ?
« Tu es à Budapest en pleine guerre froide ! C’est tourné là-bas. Imagine ça… un plan-séquence de près de trois minutes ! Le clap ! Tu marches dans une grande rue presque déserte ! Il fait nuit ! Un imper masculin sur les épaules te descend juste sous les fesses ! Des talons aiguilles ! On ne va voir que tes jambes ma divine ! Tu avances imperturbable tandis que Tom, lui, te tourne autour ! Marche à reculons ! Te parle ! Te supplie… Bref, il te drague ! Il se met à genoux en travers de ta route ! Toi, tu le contournes comme si c’était une déjection canine ! Tu es la reine du monde ! La caméra vous suit sur au moins trois cents mètres, d’abord de très haut et elle descendra doucement tout du long jusqu’à la hauteur de tes fesses.
— Ça fait pas très polard, ton truc !
— Mais merde Betty tu m’écoutes ou quoi ? Tu m’as entendu ?
— J’aime pas Roman ! J’aime pas l’Europe et je ne supporte pas l’avion Max !
— Betty ! Meeeeerde ! Il ne veut que toi ! Tu piges ? « Sans ses jambes pas de film » qu’il m’a dit…
— Tu veux rire…
— Mais non ! Bien sûr que c’est une façon de parler, mais tu te rends compte que s’il dit ça… Merde ! Écoute, il me file une petite fortune si j’arrive à te convaincre ! Je lui ai dit pour ta phobie de l’avion. Et pour toi c’est le jack pot ! Cette scène sera dans les annales du cinéma et dans les ciné-clubs de l’an trois mille. Fais-le pour moi Betty chérie ! Je suis encore fauché ! J’ai la scoumoune pas possible en ce moment ! Je perds tout ce que je veux ! J’ai besoin de ce fric !
— OK Max. Pour toi ! Mais tu me trouves ce qu’il faut pour l’avion ! Je ne veux rien voir ! Et tu viens avec moi ! Ces Européens me foutent la trouille.

Elle avait à peine raccroché qu’elle s’en voulait déjà, l’avion, l’Europe, elle aurait préféré le pôle Sud ou n’importe quel endroit de cette terre ou personne ne pourrait la voir.
Elle avait ses habitudes dans un petit bar au coin de sa rue, elle enfila ses jolis gants en résille et un court manteau dont elle remonta bien haut le col. Elle croisa une dizaine de personnes jusqu’à sa destination, toutes s’écartèrent de son chemin comme si elles avaient été giflées, elle n’y fit pas attention.
Lenny lui dégagea son alcôve dès qu’il l’aperçut. Elle avait là son propre espace, Lenny y gagnait sa photo sur les murs avec quelques vedettes venues voir sa cliente si particulière. Elle but encore cinq ou six whiskys, puis, alors qu’il était à peine vingt-deux heures, elle fit un petit signe au patron. Il fila en cuisine et en revint aussitôt avec Jason, son gigantesque cuistot. Ce dernier passa son bras très délicatement derrière elle, comme si elle était faite d’une fragile porcelaine et, la soutenant ainsi, il la raccompagna jusque chez elle.

Elle redoutait ce moment depuis son réveil et elle s’était juré de ne pas allumer son poste ce soir-là. Mais comme chaque année, elle succomba à la tentation. Elle se servit encore un grand verre, bien qu’elle fût déjà complètement saoule, puis elle appuya sur sa télécommande. La grande soirée des Oscars avait déjà commencé.
Elle sommeilla une bonne heure avant de progressivement s’agiter au fur et à mesure qu’approchait le terrible moment.

Lorsqu’enfin on annonça l’oscar de la meilleure comédienne et que la caméra sembla se jeter sur cette dernière, elle se mit à tâtonner frénétiquement à la recherche de la télécommande. L’ayant trouvée, elle continua pourtant à regarder cette stupide fille faire son cirque.
La célèbre actrice affirma ne pas croire ce qui lui arrivait et être complètement prise au dépourvu. Elle débita ensuite un long et confus discours de remerciement. La connaissant un peu, Betty estima à une semaine le temps qu’il avait dû falloir à cette dinde pour apprendre autant de mots. Elle remercia père, mère, metteur en scène, costumières, elle remercia Dieu et la terre entière… Sauf Betty.

Enfin, les lumières baissèrent d’intensité et Betty fut projetée sur le grand écran, aux yeux de la planète entière qui ne voyait qu’elle et ne la voyait pas. Une main tâtonnait sur une moquette et finissait par saisir un couteau dont elle s’emparait avec une sensualité incroyable avant de le planter dans le dos d’un homme au bord de la jouissance. À la fin de l’extrait, quand on fit un raccord avec l’actrice et sa petite larme au coin de l’œil, Betty se mit à appuyer frénétiquement sur sa télécommande avant de l’envoyer se fracasser sur cet insupportable écran. Elle fondit en larmes et laissa sonner le téléphone. Elle n’était pas d’humeur à écouter Max la féliciter.

Quelques années plus tôt :

Betty à dix-sept ans et on ne parle que d’elle. Elle vient de quitter la célèbre sitcom pour ado qui la fit connaitre dans tout le pays et tourne son premier long métrage.
— Le monde, bientôt, sera à genoux devant toi, lui dit Max presque chaque jour. Tu es la plus belle fille de cette planète et tu joues bien mieux que toutes les grandes vedettes actuelles. Tu n’auras que deux règles à respecter.
Un ! Tu n’épouses jamais un acteur !
Deux ! Tu n’épouses personne de ce milieu !

À l’occasion d’un extérieur à New York, Betty rendit visite à son père dans le petit restaurant italien où il faisait la cuisine. Le lendemain elle aurait une scène de baiser avec le tout jeune Johnny Deep. Tout en discutant avec son papa de ce drôle de milieu où elle commençait à se faire une place, elle ne put s’empêcher de passer derrière les fourneaux pour voler quelques frites. C’est là, alors qu’elle se penchait pour en prendre une bien croustillante, qu’un commis maladroit trébucha et vint s’affaler avec son plateau de fruits de mer jusqu’au bord de la friteuse.
L’épaisse couche de glace pilée plongée dans l’huile la fit exploser en millions de petites gouttelettes de douleurs. L’huile s’embrasa aussitôt en dévorant au passage les deux jeunes visages.
Le pauvre garçon sortit de l’hôpital un mois après elle. Il monta dans la voiture de patrouille de son flic de père et ne répondit que par quelques bruits au monologue de ce dernier. Arrivé chez lui, il grimpa dans sa chambre en quelques bonds, laissant sa mère en larme plantée dans l’entrée. Il refusa plus tard de descendre dîner, mais redescendit dans la nuit se donner la mort avec l’arme de service de son père.

Betty enviait son courage et jalousait sa lâcheté. Elle l’avait visité trois fois au pavillon des grands brûlés, mais il ne supportait pas ce qu’il lui avait fait. Il était amoureux d’elle comme tous les ados d’Amérique. Il aurait travaillé gratuitement pour le seul plaisir des rares visites de cette beauté sur son lieu de travail.
Betty, elle, ne l’avait jamais remarqué avant l’accident.

Max ne l’abandonna jamais. Cet agent drogué, joueur et toujours fauché tira toutes les sonnettes et lui fit une renommée dans tous les studios d’Hollywood.
Elle devint la doublure la mieux payée d’Amérique, ses jambes, ses mains et sa silhouette écumaient tous les films. Quant à ses seins, ils faisaient les beaux jours de toutes les pubs ou des seins se lavaient sous une douche. Ses fesses remplaçaient les fesses de toutes les actrices filmées de dos. Betty était la plus belle femme du monde. À un détail près.

Elle n’aurait jamais sa scène de baiser. Un autre amant était passé par là et elle finirait sa vie sur ce baiser enflammé. Son visage sans nez et sans lèvres faisait peur aux passants.


Image © ntnvnc

James Wouaal a participé au n°16 de la revue Le cri du menhir et on le retrouvera dans le numéro 17 parmi les paroissiens de l’asso Chemin Faisant. Il écrit régulièrement sur Short édition, y supprime d’ailleurs ses textes sans vous prévenir, et y rafle tous les prix mois après mois. Normal, il le vaut bien. Voici le lien vers sa page auteur. Il a publié début 2019 un ouvrage intitulé Éphéméride à l’usage des mécréants, la fabuleuse histoire des saints (dis, oh, tu ne pouvais pas trouver plus court que je me fade pas à l’écrire ensuite en prenant 10 mn!?), un ouvrage qui vaut son pesant (doit bien faire son kilo, le bouquin…) d’humour.

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3 réflexions sur « « Betty »: une nouvelle de James Wouaal »

  1. Illustration de la grandeur et décadence des rêves qui se fracassent dans un monde des apparences qui ne connaît pas d’indulgence.

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