« Par-delà la frontière » de Sourisha Nô et Patrick Barbier : l’interview exclusive (enfin, à cette date…)

Par delà la frontière colt calques recadrés

(Temps de lecture: 7 mn)

  • VL: Qu’est-ce qui vous a amenés à écrire un recueil en commun?

Patrick : L’efficacité et la nécessité. Je n’avais pas assez de nouvelles pour en remplir un livre mais je voulais me faire un max de thunes. Sourisha était dans le même état d’esprit et elle avait aussi cinq histoires. On s’est dit qu’en additionnant nos textes, on avait de quoi remplir un volume. Le côté chiant du truc, c’est qu’il va falloir partager avec elle. Mais mieux vaut une moitié que rien.

Sourisha : C’est dix ans d’amitié. De réelle fraternité choisie, débarrassée de tous les clichés sur les relations hommes/femmes, profonde. D’une admiration sans bornes pour l’écriture de l’autre. On ne se fait aucun cadeau. On se connaît parfaitement, en écriture comme sur le plan personnel. L’un et l’autre, nous sommes capables de mettre complètement et naturellement l’ego de côté en ce qui concerne suggestions et modifications. C’est de la confiance absolue alliée à une réelle capacité d’objectivité. L’essentiel est le « mieux » du texte, point. Dans le respect et la délicatesse. C’est primordial dans ce genre de collaboration.

  • VL: Et pourquoi ne pas avoir tenté l’écriture à 4 mains tant que vous y étiez?

Sourisha : On a parlé de choses à 4 mains. Ça se fera bien sûr. Pour le moment, on apprend à travailler ensemble…

Patrick : Parce que nous réservons cette écriture à un autre recueil auquel Sourisha et moi avons déjà songé. Ce serait des nouvelles consacrées à nos cousins les grands singes. Dans notre réflexion préalable, l’écriture à quatre mains s’est imposée car elle nous mettrait tout de suite dans le bain. Ainsi que le fait de nous installer dans la Vallée des Singes à Romagne dans la Vienne. Ça va faire des frais mais avec le pognon qu’on va palper avec Par-delà la frontière (deux ou trois millions d’euros à peu près), c’est amplement jouable. Et puisqu’on parle d’argent, les bénéfices sous forme de bananes de ce recueil à quatre mains iront à Jo.

  • VL: Jo ? Sous forme de bananes ?

Patrick : Jo est le dernier orang outang indonésien encore en vie. Et toutes les ventes réglées en bananes iront directement chez lui. Nous espérons beaucoup de la générosité de nos concitoyens. Je précise, à ce sujet, que les bananes doivent être réglées en sus du prix en euros. Faut pas déconner, non plus…

  • VL: Sourisha voulait parler des EU. Pourquoi ce sujet en particulier ?

Patrick : Sans vouloir répondre à sa place, je pense que ce pays est une mine en matière d’histoires. Et bien avant de décider d’en faire un recueil, nous avions déjà, elle et moi pas mal de nouvelles parlant des Etats-Unis. Que ce soit en matière géographique avec ces grands espaces qui appellent l’évasion et le voyage, leur histoire à base de pionniers, de génocide amérindien, de leur rôle pendant les deux guerres, de leur folklore et de leur imaginaire qu’il soit oral, littéraire, musical ou cinématographique, Sourisha et moi avons toujours été fascinés par ça. Le sujet et l’écriture de ce recueil ont été une évidence.

Sourisha : Comment ça «  Sourisha voulait… »? Ne me fais pas passer pour le tyran que je suis certainement 🙂 . Sourisha en a discuté avec Patrick. On a longuement hésité entre l’Auvergne et les EU, mais comme y a pas de pétrole en Auvergne et que la Bretagne est déjà largement couverte par Michel Dréan, il ne nous restait plus que ça.
Trêve de trufferies… Tous les deux, nous sommes nourris d’Amérique. Comme bon nombre d’entre nous. Cinéma, littérature, musique. Mais également social, géopolitique, luttes. Entre fascination et répulsion, ce monolithe de paradoxes et de merveilles était pour nous comme un énorme aimant en tant qu’européens spectateurs. On a décidé d’explorer notre imaginaire, notre vision, masculine et féminine, avec toutes les interactions fluides entre les deux genres, exprimer aussi nos fantasmes américains, même les clichés, envie de coller au plus près des ressentis. Passé, présent, futur…

  • VL: Vous avez écrit en étant chacun à bout de la France (enfin si je puis me permettre de dire que la Bretagne est sur le territoire français). On pourrait penser d’emblée que c’est une difficulté mais je suis sûre que vous l’avez plutôt perçu comme quelque chose de moteur, avec beaucoup de plaisir. Je me trompe ?

Patrick : Une des difficultés, effectivement, consistait à écrire à mille kilomètres de distance. Sourisha en France et moi à l’étranger (en Bretagne). Mais grâce à la technologie avancée de nos outils de travail, notamment le minitel et le porte-plume à IA implantée, nous avons pu dépasser le handicap et en faire un atout. L’éloignement nous a rapprochés, en fait. Einstein avait démontré la relativité du Temps, nous avons prouvé celle de l’Espace : D = MC2 x A.
D étant la distance, M l’addition de nos masses respectives (en kilogrammes),  C la vitesse de la lumière dans le vide multipliée par le A de l’Amitié.

Sourisha : Bretagne et Occitanie sont par essence et atavisme des terres rebelles, ça ne pouvait pas mieux tomber. Pirates au long cours et Cathares incandescents… L’eau et le feu. L’un dynamise l’autre qui calme l’un… Etc. Étant donné que notre relation a toujours été à distance, ce n’était rien qu’une prolongation du mode de fonctionnement. Naturel, facile. Et puis, découvrir et attendre le texte de son acolyte dont on adore l’écriture et l’imagination… Tout comme travailler dans son coin sur un texte et le faire découvrir à l’autre dont on attend et redoute le verdict à la fois. À un moment, je me suis demandé si je n’écrivais pas que pour lui, c’est grave docteur ? C’est une sorte d’émulation d’une rare santé, toute en bienveillance sans concessions. En fait, on a lu ce bouquin autant qu’on l’a écrit…

  • VL: Quelles ont été vos craintes respectives tout au long de ces mois d’écriture à deux ? Si, si, j’suis sûre qu’il y en a eu, ne serait-ce qu’au nom de cet immense respect que vous avez l’un pour l’autre ou encore de l’intransigeance que vous avez envers vous-même en matière d’écriture ? Il n’est pire juge que soi-même.

Sourisha : C’est simple. J’ai eu une peur bleue de ne pas être à la hauteur, pour plein de raisons. Patrick a déjà deux recueils à son actif, bientôt un troisième, et c’est un vrai nouvelliste, incroyablement vif et talentueux. Quand tu le lis, ça décoiffe, y’ a rien en trop, ça claque, il a un sens inné de la formule. Ma rivière à moi a un cours plus lent. J’avais peur de me planter. D’être chiante à cause de la longueur. D’être trop bavarde, de trop digresser, de répéter sans cesse la même chose sous des formes différentes, etc. Du coup j’ai eu du mal, beaucoup, à finir la dernière, tu le sais… J’ai vraiment souffert. Mais du coup j’ai beaucoup appris. C’est une expérience fabuleuse et irremplaçable.

Patrick : Là je suis obligé de répondre plus sérieusement. À chaque fois que je commence une histoire, ma crainte est de ne pas savoir retranscrire ce que j’ai dans la tête et de passer à côté de ce que je veux raconter. Dans le fond et dans la forme.
Pour ce recueil, j’ai été confronté à autre chose. Ce n’est pas un secret pour qui nous connaît, j’admire le style de Sourisha. Son lyrisme ténébreux, sa manière de fouailler l’intime et l’universel. La barre était si haute que je continue à penser qu’il me manque des chaussures à ressorts. Mais d’un autre côté cela m’a forcé à faire attention aux détails, puis à l’ensemble et à me demander à chaque paragraphe si je n’étais pas à la ramasse. Et à réécrire si j’avais le moindre doute.
Je voulais qu’elle soit fière de moi comme moi je le suis d’elle. Pas une fierté égocentriste mais la volonté de tout faire pour m’aligner sur cette noirceur dont je pense que nos histoires sont enveloppées et que Sourisha rend lumineuse à force d’humanisme et de talent. Sans vouloir tomber dans l’admiration béate (quoique…), la seule image que je trouve pour parler de ce qu’elle écrit, c’est celle d’une nuit profonde qu’elle rend luminescente et magnifique en y posant des tapis d’étoiles et d’astres brûlants. Je dis ça parce qu’elle n’est pas là sinon je me serais déjà pris une torgnole. Ou deux…

  • VL: Que retenez-vous de cette expérience, en ce jour où le livre sort ? On récidive ? (Oui, j’ai dit « on »…)

Sourisha : Bien sûr. « On » récidive tous les trois. On a partagé l’intime de l’intime en écriture, se quitter par sms… Jamais. Pas même un peu. On a dans l’idée de continuer à explorer le thème sur un second opus (je spoile là ?), plus actuel, plus dur. T’en es… ?
Cette mission, si vous l’acceptez, Mrs Labrune… cette bande s’autodétruira dans 5… 4… 3… 2… 1…

Patrick : De grands moments de solitude après avoir lu ce que Sourisha avait écrit la veille. Des débats sans fin sur une tournure de phrase, sur les sujets, la manière de les traiter, les suggestions de l’un quand l’autre hésitait. Il n’y a aucune querelle d’égo entre nous deux. C’est la seule personne qui peut me dire « là ça ne va pas » et à qui je peux dire la même chose sans que cela soit un problème. Quand elle me dit ça, je sais qu’il y a un truc qu’il va falloir revoir. Parce qu’en matière d’écriture, elle est dans ma tête et sait parfois mieux que moi ce que je voulais dire et que je ne l’ai pas dit de la meilleure façon. Elle est ma critique la plus sévère mais aussi la meilleure. On ne se laisse rien passer. Et c’est bien pour ça qu’on va récidiver. Le plus vite possible car c’est un vrai bonheur de partager ça avec elle.
Mais je vais terminer par le « on » de ta question. Sourisha et moi avons été soutenus, aidés, encouragés, corrigés par une amie. Une amie qui n’a pas compté son temps, qui elle aussi a su nous suggérer des choses, qui nous a parfois posé des questions que nous ne nous étions pas posées. Bref qui nous a épaulés et suivis tout au long de l’écriture de ces histoires. Je ne saurais terminer cet entretien sans remercier mille fois Valérie Labrune.
Et donc, merci Valérie…
Mille fois…

  • VL: Mais c’est moi qui vous dis merci à tous les deux! Mille et une fois… Attends… Nan… Tout de même pas? … Damned, je viens de comprendre le message qu’essaye de faire passer Patrick en disant qu’il ne saurait terminer l’entretien sans me « remercier » !?


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Interview: Valérie Labrune

Patrick Barbier a écrit deux recueils de nouvelles chez Chemin Faisant et prépare actuellement la sortie de son troisième (parution prévue au cours de l’été 2018). Il a participé à la revue Le cri du menhir n°0 dont il a signé « l’éditard », la nouvelle « Sirène m’était contée » et le poème « Sous la mer ».

Sourisha Nô, lauréate du concours de nouvelles Don Quichotte 2017 pour sa nouvelle « Poison Ivy » a participé aussi à la revue Le cri du menhir n°0  avec le poème « Yallah ». Elle signe ici son premier livre.

NB: Pour vous procurer Par-delà la frontière, vous pouvez vous rendre sur la page Facebook de Patrick et Sourisha :  Angel Devil, afin de traiter directement avec eux. Sinon, vous pouvez passer commande par l’onglet « Contact » situé en haut de page (prix du recueil 12€ + frais de port 3€).


Au catalogue:

 

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8 réflexions sur « « Par-delà la frontière » de Sourisha Nô et Patrick Barbier : l’interview exclusive (enfin, à cette date…) »

  1. Mouaiiiiiiiiiiiis… N’empêche j’aurais préféré l’Auvergne… Mais bon…

    Bonne chance à cet ouvrage. J’irai sans doute me le procurer à la source.

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  2. Waouh excellent, ça envoie bien un interview de littéraire! Content d’avoir des nouvelles de Sourisha qui a quitté Short édition suite à je ne sais quelle raison et qui, je dois dire, me manquait terriblement (je rêve en secret qu’elle m’écrive un scénario de BD un de ces jours) . Ce serait en décalage avec mon style graphique, j’en ai bien conscience mais si le sujet est bien choisi, ça pourrait justement donner un truc original.

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  3. Tout d’abord, merci à Chemin Faisant, la seule maison d’édition au monde dirigée par des korrigans libertaires, où en tant que sorcière étrangère je n’ai pas à craindre d’être racisée :), Patrick est Breton, il n’a pas de telles craintes, mais imaginez un fétiche ougandais, hein..?
    Pour leur générosité, leur ouverture, la façon dont ils accueillent et aiment leurs auteurs, pour tout ce qui est irremplaçable en matière de liberté d’écriture. Nous aussi on les aime, Michel, Eric, Franck et tous les autres…
    Merci à toi, Valérie, pour ton accompagnement tendre et redoutablement efficace,pour le temps que tu as passé à démêler les écheveaux, tant littéraires que comportementaux ( c’est rien de le dire!), pour ton coeur immense. On a hâte de retravailler avec toi, si on peut appeler ça du travail…:)

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  4. Tiens…un Wouaal pudique…:)
    J’attends de te rencontrer pour ENFIN te dire tout le mal que je pense de toi, et c’est pas rien…
    J’ose espérer que ta plume ombreuse et pure nous offrira bientôt un sublime recueil….

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  5. Hey Bill…! je me souviens parfaitement d’un échange où nous avions parlé de mêler nos substances :))
    Si tu es à la réunion du 7 juillet, on en discutera de vive voix, sinon je passerai te voir en short..justement, le décalage peut être très intéressant…bises et à très bientôt…!

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