Le p(r)ince-oreille: une nouvelle de Stéphane Damois

louvre-couronne-louis

(Temps de lecture: 4 mn)

Moi, j’aurais bien aimé qu’on poursuive cette fin d’après-midi ensemble, qu’on aille se boire quelques verres, se faire une bonne bouffe et puis, pourquoi pas, affronter tous les quatre la nuit à venir chez l’un ou chez l’autre en se remémorant des souvenirs et révélant pour l’occasion quelques anecdotes croustillantes cependant restées secrètes.

Mais c’était sans doute trop demander tant la pudeur est affaire intime et le chagrin une atteinte à cette pudeur.

J’ai toujours été le plus fragile de la bande, hypersensible et simultanément enragé, celui qui nécessitait le plus d’attention et de surveillance pour ne surtout pas faire n’importe quoi.

Juste pas le bon timing, chacun semblait pressé de retourner dans sa vie sans oublier de me rappeler que demain ils seraient en bas de chez moi aux aurores à 6 heures précises.

La nuit a été longue et interminable, entre les fantômes qui dansent au plafond en menaçant de me tomber dessus et les ombres qui se promènent le long des murs en tentant comme souvent de me ramener à leur cause.

Je me lève sans vraiment avoir réussi à m’endormir, mon petit appartement financé par les aides sociales me donne la nausée, j’ai raté ma vie et souvent je me sens étouffer en constatant l’étendue des dégâts.

J’alterne cafés et cigarettes pour avoir mon stock de nicotine sous la peau, une indispensable réserve pour tenir la distance.

Ils sont là.

Comme ils me connaissent par cœur depuis le temps, ils m’ont laissé la place de devant.

Je n’y peux rien, sinon je suis très vite malade comme un chien en voiture, alors j’abaisse toujours un peu la vitre quelle que soit la saison.

Au volant, David.

David, c’est un peu le chef de la bande, celui qui sait depuis toujours ce qu’il veut dans la vie, une réussite professionnelle autant que sentimentale, l’épouse et une maîtresse, l’été au soleil et l’hiver au ski, la résidence secondaire et une voiture neuve tous les deux ans alors pas question que je m’en grille une à l’intérieur de son dernier bijou flambant neuf.

Grégoire me secoue l’épaule pour savoir si je désire des chewing-gums, parce que 400 bornes d’une traite jusqu’à l’océan c’est pas la mer à boire mais sans pause pipi je risque de me ronger les ongles jusqu’au sang. J’accepte son offre.

À ses côtés, il y a Momo, réservé et taciturne qui rit de moi en souriant à la remarque de Grégoire. Complice comme toujours ce binôme.

Et entre eux deux, Monsieur soigneusement calé.

Les kilomètres défilent et le silence se fait sans peser, nous repensons tous à la même chose.

Pas besoin d’être télépathe pour le comprendre.

C’était un mois d’octobre en cours moyen première année, quatre gamins qui se battent comme des chiffonniers dans la cour de récré, les poings qui s’agitent comme les insultes fusent dans l’air d’avoir été entendues, rabâchées puis fièrement répétées.

Deux noirs, un arabe et un blanc qui s’accusent mutuellement de tous les maux, et toi ceci, et toi cela, « nègre », « bicot », « sale craie »

David était quand même méchamment en train de me casser ma gueule quand il est arrivé, comme surgi de nulle part, pour nous séparer en prenant sèchement chacun par l’oreille, manœuvre qu’il n’allait pas hésiter à réitérer comme Grégoire et Momo n’arrêtaient pas d’essayer de se foutre mutuellement des coups de pied dans les chevilles.

Monsieur nous a gardés une heure entière après 16 h 30, nous demandant à chacun de prendre une feuille pour essayer de répondre à cette question « Qui es-tu ? » en une seule phrase.

Au bout de dix minutes, il a  prétexté devoir s’absenter pour je ne sais plus trop quelle raison en nous laissant ainsi seuls tous les quatre face à nous-mêmes.

Pendant cinquante minutes. Un fin stratège intuitif Monsieur.

Ainsi naissent les légendes et le début de tout qui allait faire de nous quatre frères.

Quatre frères qui seraient supervisés et accompagnés par Monsieur même après la fin de l’école primaire.

Même après le lycée.

Même toujours depuis ce matin d’octobre.

Nous nous rappelons notre origine commune en souriant, David brise le silence et me demande si Monsieur venait régulièrement me rendre visite.

Ben c’est vrai, j’ai toujours été le lait ou l’huile sur le feu, le lit de la rivière qui menace à chaque instant de déborder, l’angoissé existentiel qui doute de tout en n’étant jamais sûr de rien.

Pas de quoi m’offenser, David, c’est vrai.

Alors je raconte diverses discussions, et peu importe que j’aie 20, 30 puis 40 ans, il arrivait toujours un moment où il me tirait les oreilles.

La réaction joviale de David me fait comprendre qu’il a eu aussi régulièrement droit au même traitement et je sais pertinemment que c’est pareil pour Grégoire et Momo.

Bien que moins borderline que les deux autres, Monsieur le les a jamais négligés.

Chacun y va maintenant de sa petite histoire avec Monsieur, Momo qui l’a emmené dans une mosquée avant de la gaver de Couscous, Grégoire qui lui a fait découvrir la musique sénégalaise alors qu’il ne jurait que par Aznavour, Brel et Reggiani. Devant, nous restons mutiques devant la déferlante d’anecdotes qui surgit à présent, mais nous savourons chacune d’entre-elles.

Ils l’aimaient vraiment beaucoup Monsieur, ils nous l’avouent sans gêne aucune, et je regarde fixement David dans les yeux qui préfère enfiler ses lunettes de soleil.

C’est Monsieur qui a accompagné David, l’orphelin, à l’autel lors de son mariage.

C’est Monsieur qui m’a trouvé et emmené aux urgences après ma tentative de suicide, depuis je me suis toujours demandé si en fait il n’était pas mon ange gardien.

Mais putain, un ange gardien c’est immortel, non ?

Le temps passe parfois si vite et nous sommes au bord de l’océan.

David, égal à lui-même avec cet orgueil pour masquer ses fêlures sans parler de son chagrin qu’il ne sait pas comment gérer, me demande si je veux prononcer un discours solennel, après tout j’écris et il est certain que je vais écrire sur ces deux derniers jours.

Je ne compte pas prononcer de discours, mais par contre oui j’ai déjà quelques idées qui fourmillent dans ma tête en vue d’un texte.

Et je crois avoir trouvé le titre.

 

 


Stéphane Damois
Amateur de films américains, fan de musique pop-rock avec comme idoles : Springsteen, les Beatles et Christophe Miossec, Stéphane s’est d’abord lancé dans l’écriture de paroles de chansons avant de s’essayer à la nouvelle. Et franchement, il a eu raison.
Un premier recueil est en cours de finalisation chez Chemin faisant: La dérive des continents.
Vous pouvez aussi suivre ses publications quotidiennes sur sa page Facebook :
https://www.facebook.com/stephane.damois .

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2 réflexions sur « Le p(r)ince-oreille: une nouvelle de Stéphane Damois »

  1. Tu sais déjà ce que j’en pense mais je te confirme qu’à la relecture le texte me plaît toujours autant.

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