« Quand le bateau prend l’eau » : une nouvelle de Sylvie Loy

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(Temps de lecture: 2 mn)

Nous nous sommes aimés. Vraiment aimés. D’un amour qui ne tolère aucun mensonge ni faux-semblant. D’un amour digne empreint de respect. Mais les années ont passé. Pas beaucoup. Seulement sept depuis notre rencontre. Mais nos sentiments s’étiolent déjà. Lentement. La routine s’est installée. Malgré nos efforts pour la mettre à distance, elle est là, nous narguant de ses habitudes pantouflardes. En prendre conscience, c’est déjà accepter de changer nos comportements. C’est se battre pour préserver notre couple. C’est lutter pour un idéal de vie.

Moi, j’en ai pris conscience.

C’est ce que je m’apprête à lui dire.

Alors je l’attends sur le trottoir d’en face où se trouve son bureau. Il ne va plus tarder à sortir. Une pluie fine commence à tomber. Rien de méchant. Une bruine légère qui forme une pellicule de gouttelettes dans mes cheveux et sur mon manteau. Tout à coup les décorations lumineuses de la ville à l’occasion de Noël s’allument. Mes yeux clignent un peu puis s’accommodent aux guirlandes scintillantes qui pendent de part et d’autre des rues. L’humidité réussit tout de même à m’atteindre. Je frissonne. Pourtant j’essaye de faire abstraction du froid qui se faufile en moi et commence son travail de sape sur mon moral: je réajuste mon écharpe, remonte ma capuche, souffle sur mes doigts engourdis et sautille légèrement sur place.

Le temps s’égrène lentement. Quand je me suis plantée face à son bureau, je n’avais que dix minutes d’avance. Maintenant que lui en a dix de retard, je commence à m’impatienter. Mes Converses prennent la flotte et forcément j’ai les pieds trempés. Une bouffée de colère m’envahit. Contre moi-même, contre la météo, contre lui, contre le monde entier. Parce que je réalise, tout à coup, que je ne sais pas vraiment ce que je vais lui dire. Je n’ai aucune idée de comment justifier ma présence à la sortie de son travail. Je n’ai pas préparé la moindre amorce de dialogue sur notre couple en péril.

C’est alors que je l’aperçois enfin. Il franchit les portes vitrées d’un pas décidé. Je me compose un visage plus avenant et m’apprête à traverser quand je le vois se réfugier sous un parapluie. Celui que tient fermement une main de femme. Assurément une collègue de travail. Lentement je rebrousse chemin et me poste à une certaine distance pour avoir tout le loisir de l’observer. De les observer.

Curieusement, sous ce parapluie, tendu vers le ciel comme un bouclier, ils semblent comme seuls sur ce bout de trottoir au milieu de la foule. Pendant ce qui me paraît une éternité, ils ne bougent pas. Je les entends parfois rire. Les lumières trop vives de la ville m’empêchent de distinguer clairement son visage. Mais elle a belle allure dans son long manteau noir sur lequel reposent de beaux cheveux blonds. Parfois quand elle rit, elle penche la tête en arrière. Comme une invitation à la séduction.

C’est au moment où je me décide à traverser la route pour interrompre leur scène de charme qu’il saisit sa main, l’attire à lui prestement pour lui donner un long baiser. De loin, l’un contre l’autre, ils ne semblent former qu’une seule et même personne. Cette vision me fige sur place. Je suis comme morte. Pourtant, calmement, je m’efforce d’expirer, inspirer, expirer… jusqu’à ce qu’ils se décollent l’un de l’autre. Et se séparent.

Patiemment j’attends même que le son cadencé de ses talons sur le trottoir deviennent presque inaudibles pour le rejoindre.

Avec sur mes lèvres une esquisse de sourire. Malgré l’eau qui s’écoule de chaque côté de mes baskets.

 

 


In recueil Travers et petits riens de Sylvie Loy, édition Chemin Faisant, juin 2017, 206 p, 10,00€ (Couverture: Patrick Barbier)

Travers et petits riens Sylvie Loy

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