« A quoi tu sers? » : une nouvelle de Dorothée Coll (Volsi)

A quoi sers-tu

 

(Temps de lecture: 3 mn)

« Nul n’est irremplaçable ». « Ce ne sont pas les gens qui comptent, disait-elle, mais leur fonction». Son discours choquait ses amis. C’était compréhensible, elle niait la valeur de leurs individualités en les considérant ni plus ni moins comme des objets indispensables ou nécessaires en regard de leur utilité pour son équilibre personnel et social. Pourtant, elle, ne voyait pas en quoi cela posait problème de dire les choses telles qu’elles sont.  Elle ne niait pas qu’elle les aimait, elle affirmait simplement qu’elle pourrait tout aussi bien en aimer d’autres pour peu qu’elle puisse leur assigner les mêmes rôles. Il fallait arrêter de se formaliser pour si peu !

D’ailleurs, si on regardait bien les choses, elle était à peu près capable de définir à quoi servait chacun d’entre eux et quels étaient les incontournables pour qu’elle trouve son équilibre n’importe où.

D’abord, bien sûr, il lui fallait un homme. Ça, c’était évidemment primordial. Il fallait qu’il soit amoureux d’elle mais qu’il offre assez de résistance, qu’il ait assez de caractère, pour qu’elle puisse l’aimer en retour. Il fallait qu’il y ait une sorte d’équilibre des pouvoirs, qu’elle soit sur un pied d’égalité avec lui. Un amoureux éperdu et malléable n’avait aucun intérêt, elle n’avait jamais aimé ce qui était trop facile mais un homme inaccessible ne servait pas à grand-chose non plus si ce n’est à la rendre frustrée et odieuse.

Il lui fallait un homme mais il lui semblait possible, toutefois, de dissocier le rôle d’amoureux de celui d’amant – un pour le confort de l’esprit, un pour le bonheur du corps – même s’il était évidemment plus simple qu’une seule et même personne assure les deux fonctions. Ca évitait les complications, les ruptures intempestives, et surtout les scènes… chose qui lui était absolument insupportable.

Après, il lui fallait, au moins, un admirateur, de préférence un homme là-aussi mais une femme pouvait éventuellement faire l’affaire. Pour une artiste, c’était indispensable. Cet admirateur devait lui être littéralement acquis afin de lui renvoyer une image d’elle des plus flatteuses qui lui donnerait assez d’assurance pour qu’elle se sente pousser des ailes et puisse créer sans que le doute ne l’entrave. Cet admirateur serait bien entendu le premier au courant de ses nouveaux travaux qu’il ne manquerait pas de saluer et d’encenser. Elle avait trop souffert de son manque de confiance, maintenant qu’elle se savait capable, il fallait qu’elle s’assure la pérennité de ce sentiment qui passait incontestablement par les louanges d’un autre. Cet autre devait être intelligent et sensible pour être crédible. Il va de soi qu’un parfait imbécile ne pouvait assurer ce rôle. D’ailleurs, elle méprisait profondément les imbéciles.

Ensuite, il lui fallait une amie, une fille avec qui partager des moments de doute, des histoires de cœur et de cul aussi. Quelqu’un qui lui ouvre la sphère de son intimité et qui accepte d’entrer dans la sienne. Une confidente en somme. Une copine avec qui on peut parler sans crainte et qui approuve d’un regard entendu la façon qu’on a de reluquer un beau gosse. Une amie qui comprend quand on lui dit que si on avait 20 ans de moins  – ou juste son accord à lui – on croquerait volontiers le jeune homme qui vient de passer. Bref une nana avec qui on peut se permettre d’être vulgaire, parce que putain, parfois, ça fait du bien !

Enfin, il lui fallait un groupe de potes. De ceux avec qui on fait la fête et on se sent exister. Une petite cour avec des hommes parce que c’est valorisant  mais avec quelques filles aussi  qui gloussent et qui dansent, qui inventent des chorégraphies à la con comme celles qu’on improvise quand on a quatorze ans, quelques filles avec qui on fait des duos à la Pulp Fiction lors de soirées arrosées et avec qui on va pisser en chœur dans un chemin de terre au milieu d’une nature apaisée par la nuit ou entre deux voitures dans une ville qui s’éteint.

Dans le groupe, il y avait toujours un pitre en mesure de donner la réplique, un conteur qui peut meubler les moments de silence, un aventurier qui prend les initiatives, un râleur après lequel râler parce qu’il fait chier à jamais être content… un monde de schtroumpfs ou de nains de blanche-neige quoi !

Voilà, ça c’était son monde ! Celui qu’elle s’était recréé partout où elle avait habité, laissant derrière elle les autres, les anciens. De toute façon, téléphoner l’emmerdait et elle ne voyait pas l’intérêt de conserver des relations à distance alors qu’elle pouvait profiter bien plus avantageusement de l’offre locale somme toute similaire.

Pourtant, dans sa belle architecture relationnelle, il y avait quelque chose qui clochait : sa fille… elle la mettait où ? Dans quelle case ?

Elle la regardait et, sans vergogne, lui demanda : « Putain, mais toi, à quoi tu sers ?

 


Texte: Dorothée Coll
Illustration: Décar (qui précise que le cadrage est voulu)

Dorothée Coll participe à l’écriture de deux ouvrages collectifs chez Chemin Faisant: la revue Le cri du menhir n°16 (sortie prévue en juillet 2018) et la suite des Aphorismes débiles (qui, bien sûr, resteront fidèles à leur engagement). Vous pourrez découvrir ses poèmes et d’autres nouvelles sur le site Short édition, sous le pseudo de Volsi.

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17 réflexions sur « « A quoi tu sers? » : une nouvelle de Dorothée Coll (Volsi) »

  1. Lu et appr… écié. Mais c’est court, très court. je veux du long, et pas tranquille. Un fleuve de mots.
    Non, c’est bien, merci. Mais je reste le meilleur 🙂

    J’aime

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