« J’ai lu pour vous Notre Dame de Paris » : une chronique de James Wouaal

DSO-A-G-C01100234
Gotlib/Alexis, Cinemastock, Tome 2, Dargaud, 1976

 

 

(Temps de lecture: 10 mn)


J’ai lu pour vous : Notre Dame de Paris


Un café en main, je regarde au-dehors. Il fait froid, quelques mouches de neige blanches filent dans un ciel triste, poussées par un mistral faiblard. Des froids, j’en ai connu bien d’autres, les pires se cachent au fond de vous quand un acide dégoût des hommes et de vous-même leur a ouvert la porte, quand vous n’avez plus pour évasion que les mots des autres, couchés sur des pages sales.

Tout cela est bien loin, si loin, et ma mémoire si peu fiable… Je vais vous parler d’une œuvre aussi majestueuse que le décor qui l’abrite. Mais un petit mot des circonstances qui ont mené cet ouvrage entre mes mains.

Paris, 25 décembre 1978 4 h 37.

Chuuuuuuuut… Suivez-moi si vous le voulez… mais restez discrets. On ne sait jamais avec ces types-là.

Il est tard, et pour les plus matinaux d’entre vous, il est même sans doute déjà tôt. La rue Saint-André des Arts grelotte de partout comme le traîneau du père Noël pris dans une bourrasque en cette nuit glaciale et fériée. Où sont-ils tous passés ? Ah… en voilà un qui dépasse. Il roupille du sommeil des justes sous une porte cochère… Approchons… Voyons un peu… Soulevons cette couverture… Doooooucement… Poche gauche, droite, intérieure, rien, juste un morceau de pain et un tire-bouchon cassé. Il ronfle sec le pépère, il crachouille, d’un coin de lèvre un peu de salive et de vinasse et déglutit des bouts de mots vaguement menaçants. Reste ce béret qu’il serre dans ses gros poings. Soyons délicats… Bingo  ! Au moins cent vingt francs. La populace a été généreuse avec ce malheureux, sans doute la recette de la messe de minuit. Un livre usé traîne à ses pieds, voilà de quoi passer un moment dans les songes et oublier cette vie merdique.

Bon, maintenant tirons-nous d’ici avec notre butin et cherchons une autre victime. Pour l’instant la récolte est bonne, deux cent trente-trois francs et un livre tout moisi. Merde, qu’est-ce que ça caille, mon pied gauche commence à se transformer en douleur et voilà qu’il se met à neiger. Tant pis, ne tentons pas le diable et rentrons.

Venez, ce n’est pas loin, retournons place St Michel et passons dans la rue St Séverin. Nous approchons, engouffrons-nous dans cette petite rue, puis dans ce triste couloir, montons tout en haut, troisième porte à gauche. Ouf ! Nous y voilà, bienvenue dans mon chez-moi. Tout est sombre là-dedans, l’air y est prisonnier et dégage une odeur de moisi congelé et régurgité. Il ne fait pas plus de deux degrés sous ce toit parisien. Une infime fenêtre, bloquée depuis toujours, donne sur un espace noir et sinistre. Tout au fond, une cour intérieure où s’entasse un bric-à-brac d’objets morts. C’est un véritable cimetière ce gouffre. La bête qui dort là, faite de nos rebuts, se réveille parfois en sursaut et hurle un cri de ferraille. Elle vit par les rats qui l’habitent et par le temps qui la ronge. Vite, plongeons sous les six couvertures douteuses qui tiennent ici lieu de chauffage. Allumons cette lampe à huile et voyons un peu cet ouvrage. Notre dame de Paris… d’un certain Victor Hugo… Ce nom me dit quelque chose, il doit être assez connu ce gars… Merde, petite déception, nous restons à Paris, l’histoire se déroule à deux pas d’ici. J’aurais mieux aimé une belle épopée avec des samouraïs maudits… Tant pis…

Notre-Dame de Paris

Nous sommes en l’an de grâce 1482. Le parvis de la cathédrale est en fête, on s’apprête à élire un roi. Oui, c’est sur cette apparente incohérence que toute cette histoire commence, mais le roi que se sont choisi les Parisiens n’est pas des plus raffinés. Allez ! Disons-le carrément, il renifle un peu des deux pieds et du conduit digestif ce loustic, en plus, il est tordu de partout. En ce jour lointain, l’heure est à la blague et à la facétie, on met donc la couronne au bossu, au sonneur de Notre Dame. Bon, pour dire la vérité, nous ne le commençons pas à la première page ce titre. Son précédent détenteur a arraché tout le début, sans doute pour un usage personnel et intime.

Tant pis, continuons.

Ce Quasimodo est quasi momo, il n’a inventé ni l’eau tiède ni le savon. Par contre, la jeune bohémienne qui débarque maintenant, et qui joue des castagnettes des jambes et des hanches au beau milieu de la foule, elle sent tellement bon que tous autour ont l’impression de respirer un peu de paradis. Mais ne nous y trompons pas, c’est le souffre des enfers que dégage ses grands yeux tout noirs, son sourire tout blanc et son déhanché tout affriolant. Ils en sont tout éberlués les spectateurs, même le Quasimodo il en bave un peu plus qu’à l’ordinaire.

Ce sont pourtant les yeux d’un autre loustic bien plus monstrueux qui vont nous intéresser à présent. L’archidiacre Frollo l’observe depuis quelque temps, l’ensorceleuse bohémienne. Le jour, il ne rate jamais une occasion de lui mater le popotin du haut de sa cathédrale flambant neuve, et la nuit, il la retrouve dans des rêves pleins à ras bord de torrides péchés. Tellement pleins même, qu’ils en débordent partout dans la bure de sa couverture. Il en est tout gêné le matin, notre Frollo, de ces songes. Par pénitence, avant mâtine et pas plus tôt son Ricoré avalé, le voilà qui se met tout nu et se cingle partout à grands coups de martinet. Ceci fait, il doit encore, pour se rendre tout à fait présentable, se tremper l’organe diabolique dans un grand bol d’eau glacée.

Mais rien n’y fait, il concupisce chaque jour un peu plus. Pauvre Frollo, il voit des bohémiennes partout et se surprend même, depuis quelques jours, à mater les fesses de son sonneur de cloches. C’en est trop, vous en conviendrez sans doute avec moi. C’est pourquoi, n’y tenant plus, il a ordonné à Quasimodo d’enlever Esméralda afin de la livrer à ses instincts. Le bossu, Frollo l’a recueilli tout petit et bien dressé à lui obéir. Ni une ni deux, le vilain alpague la farouche et l’embarque dans ses bras tordus pour la ramener à son maître. Le diacre, qui observe la scène de loin, en salive d’avance. Il se précipite au-devant du sonneur, la mèche au vent et la soutane gonflée de joie. Mais voilà qu’un imprévu s’amène et s’interpose, un empêcheur de pécher en rond. C’est un jeune éphèbe du nom de Phœbus qui à la tête de ses archers, se saisit du sonneur et libère la belle Ibère.

L’Esméralda, elle est peut-être gironde, mais c’est pas le genre intello qui émoustille sa libido. Elle le kif tout de suite grave, ce bellâtre de Phœbus. Un seul regard et la voilà complètement chipée la petite.

C’est bien connu, nous traversions à cette lointaine époque, des temps mal dégrossis et pleins d’une inflexible rigueur. La justice par exemple, elle était sévère au possible, et des plus expéditives. C’était pas encore cette chose molle et laxiste qui laisse en liberté tous les fraudeurs à l’impôt et autres spécialistes de l’abus de bien social. Le sonneur lui, il la sent tout de suite passer la justice moyenâgeuse. Pour cette tentative d’enlèvement, il est conduit tout droit au pilori. Le voilà les fesses à l’air et la face bombardée de vieux choux et de blagues douteuses crachées en vieux françois à travers quelques chicots malodorants. Il va presque y mourir de soif, coincé dans ce supplice. Mais miracle, c’est la belle Esméralda elle-même, qui viendra lui donner à boire. Et hop, le voilà lui aussi amoureux notre difforme.

À cet instant du récit, il est peut-être bon de faire un petit point et un bref récapitulatif. Frolo est raide dingue de la bohémienne, et ce n’est pas qu’une image. Elle, elle s’est éprise d’un nobliau à l’air niais et à la fesse ferme : Phœbus de Châteaupers. Quasimodo lui, il en pince pour Esméralda, mais il est sous l’emprise de l’archidiacre. Ma lampe à huile commence à faiblir et je vais devoir la recharger.

Reprenons.

Débarque maintenant dans cette histoire, Pierre Gringoire, une sorte de poète et philosophe maudit. Il est pauvre comme Job et vient d’être viré de sa chambre par sa logeuse, il se saoule alors un peu et s’en va par les rues au hasard de son inspiration. Mais elle est un peu taquine cette inspiration, et le voilà qui s’égare et se retrouve en pleine cour des miracles.

Ce quartier, il faut sans doute que je vous le décrive un brin. La première impression que vous en auriez, à la place de notre poète, serait incontestablement olfactive, ça chlingue à mort quoi. Tout autour de vous, grouillent les vilains de cette époque. Des drilles, millards, capons, piètres, Balkany, faux soldats, boiteux, faux malades. Sans compter de vraies gagneuses et leurs macs, plus quelques lépreux, des Roumaines porteuses de faux bébés en carton et bien d’autres olibrius encore. Bref, tout ce que ces temps produisaient de plus sordide s’active là, dans ces ruelles glauques, dès leur sortie du boulot. Ce beau monde, vous vous en doutez, est un peu en délicatesse avec la justice et l’église. Ils se sont, pour rire et se distraire, dotés d’une justice bien à eux.

Le Gringoire forcément, il est un peu chahuté au milieu de tous ces mendiants. Même lui, si pauvre et miséreux, il fait tache dans le décor. On le saisit alors aux oreilles et le traîne devant le roi des voleurs pour y être jugé. C’est l’occasion de rire un peu. Rien de plus drôle, vous en conviendrez, qu’un malheureux à tourmenter. On déclare coupable d’être trop innocent le Grégoire, et on lui passe du chanvre autour du cou. Mais là encore, c’est Esméralda qui intervient et le sauve en affirmant le prendre pour époux. Elle gâche un peu la fête, mais la loi c’est la loi, fut-elle celle des gueux. Elle le ramène donc à son domicile le Grégoire, mais elle le met tout de suite au parfum… qu’il aille surtout pas s’imaginer des choses dégueulasses et se faire des idées l’ahuri poète. Elle a d’ailleurs revu son Phœbus, la belle gitane, et il lui a donné rendez-vous.

Les deux tourtereaux se retrouvent chez la Falourdet, une matrone qui tient une sorte de claque tout près d’ici, vers Saint-Michel. Après quelques rapides préliminaires, le couple s’apprête à passer aux choses sérieuses, mais Frollo surgit et poignarde le garçon. Voilà notre gitane veuve d’un type alors qu’elle vient tout juste d’en épouser un autre. On arrête la pauvre Esméralda pour le meurtre et on l’accuse en plus, pour faire bon poids, de frivolité et de magie. On la conduit en prison où elle fait bientôt connaissance avec un tourmenteur très habile de ses mains et qui la fera tout avouer, et même d’autres trucs. Frollo assiste à la séance et il est absolument horrifié de voir ce salopiot de bourreau abîmer de la si belle marchandise. Il rejoint ensuite la gitane dans sa cellule et tente encore de la séduire. Mais la petite séance de torture ne l’a pas mise d’humeur badine notre héroïne, elle a pas vraiment le cœur à ça et elle l’envoie méchamment bouler, le vilain diacre priapique.

On traîne alors la gamine sur le parvis pour y être pendue par le cou, ce qui est la pire façon de procéder, bien que la plus pratique. Sur le chemin, elle aperçoit son Phœbus qui semble tout ce qu’il y a de plus vivant et elle l’appelle à l’aide. Le saligaud s’éclipse en sifflotant, et elle comprend enfin qu’il en voulait rien qu’à ses fesses. Du coup elle déprime un peu, mais vu les quelques secondes qu’il lui reste à passer en ce bas monde, convenons que ce n’est pas bien grave. C’est alors que surgit hors de la nuit un sauveur qui signe son nom à la pointe de l’ép….

Merde… mille excuses… petit bug de ma part. Je me suis un peu assoupi et j’ai mélangé deux histoires. Faisons une pause, allez pisser, je vais de mon côté boire un petit café au Cloître, rue St Jacques chez mon pote le père Pedro, avant qu’il ne ferme. Je reviens vous raconter la fin…

Bien, reprenons.

Les plus attentifs d’entre vous l’avaient déjà compris, ce n’est pas Zorro, mais Quasimodo qui vient sauver l’Esméralda et l’emporte dans Notre Dame en braillant comme un veau…

— Asile ! Asiiiile ! Asiiiiiiiiiiiiiile !

Le bossu jette Esméralda sur son épaule et la conduit dans les combles de la cathédrale. Il devient tout tendre et nigaud devant tant de beauté. Il a installé la belle dans un grand nid en coton comme il le fait parfois après avoir ramassé, gisant au sol, un bébé moineau tombé d’un nid. Lorsque Frollo revient à la cathédrale et y découvre Esméralda vivante, il est bien content du miracle, mais son petit monstre à lui se réveille d’un bond et il replonge dans ses tourments. Le bossu commence alors à se rebeller contre son maître, il défend sa bohémienne comme un pitbull sa gamelle. Il est tellement amoureux et couillon, qu’il accepte même de faire l’intermédiaire avec ce salopiot de Phœbus pour qu’il vienne visiter sa petite protégée. Mais le Phœbus veut plus rien savoir, il doit bientôt convoler avec un beau parti et se tient à carreau. Le bossu tente alors sa chance et déclare sa grosse flamme à la coquette, mais malgré qu’il se soit lavé les pieds de fond en comble, il se ramasse une méchante veste. Forcément il est un peu chagrin notre monstre et c’est ce moment que choisit Frollo pour passer à la vitesse supérieure. Il essaye de violer sa tourmenteuse, mais le sonneur s’interpose et le vire avec fracas.

Le Gringoire, pendant ce temps, est pas resté inactif, il a rameuté les truands de la Cour des Miracles. Bientôt, tous se redressent jettent leurs béquilles et partent à l’assaut de la cathédrale pour délivrer la gitane qu’ils pensent prisonnière du bossu. Mais Quasimodo ne veut pas la rendre, il se barricade dans le sanctuaire et se bat comme un lion. Il est héroïque et nous joue Fort Alamo à lui tout seul. Débarquent enfin les soldats du roi qui dispersent tous ces gueux qui braillent sur le parvis et risquent de déranger les touristes. Frollo, l’infâme, s’arrange alors pour conduire la belle chez une vieille sorcière recluse. La sœur Gudule, c’est son nom, déteste les gitans pour une ancienne et sombre histoire de bébé volé.

Cette manie ne leur a d’ailleurs passé qu’assez récemment aux bohémiens. Moi par exemple, qui ne suis pas Mathusalem, je me souviens que ma mère me disait toujours de m’en tenir loin, lorsque ces gens-là venaient installer un petit cirque dans le pré derrière notre immeuble. Elle menaçait aussi de me donner à eux parfois. Que ne l’a-t-elle fait, j’aurais pu tourner jongleur ou dresseur de caniche moi, être quelqu’un quoi… mais je vous disperse… Pardon.

La sorcière commence par étrangler la belle (vous verrez que cette manie qu’ils ont tous à vouloir étouffer cette pauvre enfant finira très mal) puis se rend subitement compte que cette dernière est sa fille. Elle cesse aussitôt son étranglement, mais pas le temps de se réjouir et de lui préparer une soupe au potiron que voilà les soldats du roi qui débarquent. Ils sont pas là pour rigoler et ils assomment la vieille recluse tellement fort, qu’à son réveil au paradis, elle se prendra pendant six jours pour Marie Antoinette. Les soldats arrêtent encore une fois la gamine et sa chèvre. (Oui bon, j’ai déconné, j’avais complètement oublié de vous parler de cette chèvre, et du coup, elle semble sortie de nulle part. Sachez donc que depuis le début de cette histoire Esméralda se balade avec une chèvre.)

La chèvre s’en tirera, mais on finira enfin par pendre la gitane jusqu’au bout. (Qu’est-ce que je disais ? Hein ?..). Quasimodo et Frollo ont assisté au supplice depuis leur cathédrale. Le monstre bossu est un rien contrarié et pour se passer les nerfs, il balance son mentor par-dessus bord.

Le jour se lève enfin sur Paris, j’éteins ma lampe et regarde un moment le blanc d’un ciel neigeux remplir mon minuscule espace. Il me reste un peu de vie dans les yeux et je vais faire un ultime effort pour lire les quelques pages qui clôturent ce triste récit.

Là-bas, au XIVe siècle, les ténèbres sont tombées sur le gibet de Montfaucon. Une ombre tordue et plus sombre que la nuit elle-même se glisse parmi les dépouilles décomposées des malheureuses victimes soumises jour après jour aux bourreaux du roi. Un seul de ces corps sent encore un peu le vivant et il respire même toute la beauté de ce monde. Quasimodo prend cette petite chose glacée et sans âme qu’est devenu son amour impossible et la berce doucement dans ses bras tordus. Sa propre vie s’écoule par ses yeux en longues larmes d’argent qui tombent délicatement sur le beau visage de la bohémienne. Il semble bien que ces deux-là pleurent ensemble. Laissons-les maintenant.

Le monstre de la cour pousse un coup de gueule métallique pour saluer le jour naissant. Il est temps maintenant d’abandonner la place à ceux qui ont quelque chose à y faire. Je vais dormir.

 


Pour découvrir d’autres publications de James Wouaal, consultez sa page auteur sur le site Short édition.

DSO-A-G-C01100234
Publicité

Une réflexion sur « « J’ai lu pour vous Notre Dame de Paris » : une chronique de James Wouaal »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :